René Bordas

René Bordas habite la Goueynie. C’est une figure de Bourdeilles. Il est de toutes les manifestations, de toutes les époques. Il est calé droit  sous son chapeau, comme un immortel. Son hameau est perché au sommet d’une colline qui domine toutes les autres, le corps de ferme  s’étalant sur un plateau qui ressemble à un causse. Lorsqu’on arrive sur la route de la Goueynie, il y a une plantation de pins ombrageant la scierie en plein air qui appartient à René. La scie est d’une longueur impressionnante. Elle a une histoire toute aussi étendue. Elle est née à Bourdeilles, dans le Faubourg Notre-Dame. Dans les années soixante, elle a été vendue et déménagée plusieurs fois avant de revenir au pays,  chez René. Elle aura taillé quelques chênes, lissé quelques poutres de charpente dont, encore récemment, celles d’Olivier Chabreyrou, un enfant du pays revenu vivre au pays. René a couru cet achat, comme celui de la balance des poids publics, qui tenait   bascule place de la Grave. Pour aller chez René, il faut prendre un chemin goudronné qui pointe  son trident sur la route des Chauses.

A la droite de cette intersection, au milieu des prés, la vigne de René veille entre piquets et fils de fer.

Au fond de la vallée, par delà la rangée d’arbres que l’hiver a dépouillés, il y a la Dronne et le village. Le château pointe sa tour hors de la vallée, tel un sous-marin son périscope.

On aperçoit cette tour de chez René, on s’attend presque à ce qu’elle pivote. René Bordas est un monument historique. C’est  un  petit-fils de métayer devenu propriétaire de son lopin. A force de travail le lopin est devenu arpent, et les arpents,  hectares. Pas centime d’emprunt à la banque. Ces deux-là, René et sa femme Odette,  ont compté chaque sou, pesé chaque ration de grain, vécu quasiment en autarcie. L’électricité court sous des tubes en aluminium,  transite par  des fils  gainés de  tissu goudronné. L’installation a éclairé  la ferme en mille neuf cent trente-six, pendant que le Front Populaire illuminait la France.

Le vieil agriculteur a cultivé sa terre des années durant :  elle est maintenant louée en fermage. Il garde quelques prés pour deux vaches, lesquelles vaches sont en compagnie de  volailles. On dit des poules qu’elles se couchent tôt, mais on oublie de mentionner qu’ici elles se lèvent tard aussi.

Il est plus de dix heures du matin quand Odette Bordas leur ouvre les portes d’une ancienne case à cochons. Les vaches sont précieuses et  traitées comme telles. Elles dorment  certes en plein air, mais elles ont accès à un abri garni  de  paille,   fermé aux vents du Nord, aux bourrasques venues de l’Ouest.

Le chaudron dans lequel on prépare  la soupe des volailles est calé dans un foyer de briques : le tout chauffé au  bois.  Je ne savais pas qu’on préparait une soupe pour les volailles. Voilà quelques rudiments des méthodes d’agriculture anciennes qui seront retranscrits par une citadine « pur jus ». Quand je suis  arrivée à la campagne,  j’étais persuadée que la grenouille était la femelle du crapaud…

René est en « retraite » depuis qu’il est tombé d’un toit de grange.  La chute lui a brisé les reins. Cette réparation aurait dû nécessiter l’intervention d’un couvreur, mais ici, à la ferme, on savait et on voulait  tout faire… Il s’est remis miraculeusement  de cet accident.

Le vieil homme est grand, ce qui se rencontre rarement chez les hommes de cette génération et de cette contrée du Sud-Ouest. Il est dégingandé comme un jeune homme.  Les années n’ont fait que le rider et le faire pencher, comme s’il avait affronté un vent soufflant toujours du même côté. Il est  coiffé d’un chapeau qui a perdu ses couleurs et a pris le forme de son crâne. Sous le chapeau il semble qu’il y ait foison de cheveux fins qui ne sont pas encore gris. Ses yeux sont bleus : d’un bleu foncé,  hérité de gênes saxons lorsque l’Aquitaine était Terre des Angles. Il porte gaillardement ses quatre-vingt trois ans. Quand il annonce son âge, on se demande, d’ailleurs, s’il ne se moque pas de vous. Il paraît beaucoup plus jeune. Ce ne sont pas pourtant quatre-vingt trois années sans accrocs,  sans ravaudages.

Sa femme, Odette, est de cinq ans plus jeune que lui. Il faut bien quelques années de moins pour suivre cet infatigable personnage. Je l’ai connu en mille neuf cent quatre-vingt dix-sept. Je l’ai connu avec la même salopette bleue, les mêmes rides, le même chapeau. Il porte  le même pull tricoté main, à la trame tavelée :   le même fil  moucheté  avec laquelle ma grand-mère  nous confectionnait ces chandails qu’on rallongeait  d’une bande unie. Le digne personnage est né en 1924. Son enthousiasme juvénile  l’a porté vers les  premiers maquis, mais les maquisards n’ont pas voulu de lui. Trop jeune, sans doute !  A la libération les FFI ont  fait appel à ses bras. René garde la photo de sa brigade dans son portefeuille, photo qu’il montre avec fierté. Elle est écornée, pliée,  les gris se sont bleutés… Il m’a montré d’autres  photos : celles de ses vendanges, de la botteleuse-lieuse des années quarante, qui  ne sort,  désormais,  que   pour les fêtes de village. La dernière démonstration date du fatidique an deux mille, pour la fête du pain  à Brantôme.

Je suis arrivée à la Goueynie par un soleil éclatant, mais dont la rencontre avec le sol est voilée par le froid de ce matin de février.

Là où les socs ne sont pas encore passés, les semelles des labours luisent. Elles participent de l’éclat, mais ne rendent pas pour autant l’environnement limpide.  Je prends quelques photos avec mon numérique et les verts ressortent plus froids et plus bleutés que dans la réalité. Il est probable que l’appareil capte au delà de ce que l’œil peut enregistrer…

René et Odette ne m’ont pas laissé le temps de regarder la brume. Il fallait boire le café. La cuisine est longiligne aménagée sous un porche. Je me demande  à quoi ressemble l’intérieur de la maison : toute la vie s’est concentrée là, dans cette véranda  en équerre, construite autour des murs ensoleillés. Il doit y avoir des chambres fermées qui sentent l’encaustique et la fraîcheur, emprisonnée à l’automne. Le café est supplanté par le vin rouge qui m’est servi d’autorité : le vin rouge est un produit de la vigne de Monsieur Bordas et ne se refuse pas. Une demi-heure et un demi pineau plus tard,  mes photos seront floues…

Paul Mercusot

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