Le Moulin de Bourdeilles

Le Moulin de Bourdeille

 

Dans la grande la famille des maisons d’humains, c’est comme chez les oiseaux, où l’on distingue les espèces terrestres des oiseaux d’eau. A Bourdeille, par exemple, il y a deux ‘‘maisons d’eau’’, l’une juchée sur le pont, l’autre en plein milieu de la Dronne. Si la première, la maison du peintre, s’apparente plutôt au genre échassier – les pieds dans l’eau mais l’esprit à toute hauteur –, le moulin, lui, vit au ras des canards. Il boit la Dronne si fort qu’on pourrait le soupçonner responsable du si faible débit de la rivière. C’est cela, qu’il est joli : le moulin s’est assis là, pour ainsi dire naturalisé en faune aquatique. Et s’il lui reprenait l’envie de s’envoler – comme le héron qui nous attriste chaque fois qu’il nous quitte –, c’est toute la Dronne, village compris, qui s’en irait. Par le château, l’habitant de Bourdeille est un peu rocher ; grâce au moulin, il s’est fait rivière.

Ce canard-maison a l’air incroyablement confortable, là, avec ses plumes de lierre. Et il n’y a pas que lui de cette espèce-là. Toute la Dronne, non navigable, est remplie de moulins à farine et parfois à huile. Le tout récent guide Val de Dronne, édité par le Conseil général de la Dordogne et la Région Aquitaine (éd. Confluences – 15 euros), dit ceci : en raison du niveau très faible de la Dronne, « ses rives ont été aménagées, dès le Moyen Age, par l’implantation de moulins hydrauliques doublés de pêcheries ». Il est précieux, ce guide, malgré un style un peu précieux (lui aussi). Là, les châteaux sont toujours ‘‘perchés’’, les réseaux des affluents souvent ‘‘chevelus’’ et les ponts ‘‘enjambent’’ des rivières alimentant des moulins ‘‘flanqués’’ d’une roue en bois (l’abbatiale de Brantôme, elle aussi, est ‘‘flanquée’’ d’un cloître tout comme, d’ailleurs, le mur d’enceinte est ‘‘flanqué’’ de plusieurs tours cylindriques) dont les toits ‘‘accueillent’’ des lucarnes, face à des murets qui, le plus souvent, ‘‘épousent’’ les berges, sans oublier qu’au loin dorment des bois ‘‘ponctués d’étangs’’. Etc.

Mais, bon. C’est le style Inventaire général. N’empêche qu’il explique avec précision l’engouement passé pour l’exploitation de la force des cours d’eau – force, c’est d’ailleurs beaucoup dire pour ces rivières basses, disons plutôt la calme et passive habitude de s’écouler – soulignant qu’au fil de l’eau et de l’histoire, « de la source à la confluence, 115 sites hydrauliques » ont été construits, avec un moulin tous les 1,7 kilomètre !

« Implantés dès le XIe siècle, les moulins se sont développés sur la Dronne au siècle suivant. […] A la fin de la Guerre de Cent Ans [1337/1453], de nombreux moulins se sont reconstruits parallèlement à la remise en valeur des terroirs. A partir du règne de Louis XIV, les moulins à farine se multiplient sur le réseau hydrographique. Au XVIIIe siècle, ces moulins atteignent une densité maximale conduisant à une véritable saturation des cours d’eau. […] La révolution industrielle va sonner le glas des moulins non rentables. » Sans turbine ou appareil à cylindre, les moulins meurent. Mais qu’elle est belle, la mort des moulins : la roue s’immobilise, la turbine se tait ; ils prennent une pose du statue antique, rocher dans le flux de la rivière et du temps. Bref,  « quelques minoteries, pour la plupart situées sur la Dronne, vont perdurer jusqu’au années 1970. Aujourd’hui, près d’un quart des édifices ont totalement disparu et une seule usine est encore en activité : la minoterie Duchez, à Comberanche-et-Epeluche ».

Le Moulin de Bourdeille, lui, nous vient du moyen-âge, aussi. Cela ne se voit plus trop. Et d’ailleurs, pourquoi se cache-t-il sous la vigne vierge ? Un regret ? Un secret ? C’est pourtant un moulin  ‘‘national’’ (mais propriété privée), puisqu’en 1793 il appartient à Jean Bertin, neveu du Trésorier de France. Ce n’est pas n’importe quel moulin. Et d’ailleurs, il est resté en activité bien longtemps : au début du 20e siècle, il produisait quand même 24 quintaux de farine (il est vrai que le moulin de Grenier – sur la route de Brantôme –, donnait, à la même époque 80 quintaux…). Aujourd’hui, il sommeille couché au pied du Donjon qui, lui non plus, ne veille plus mais dort debout comme un cheval dans son boxe.

Actuellement, dit encore le guide Val de Dronne, « une roue en bois décorative orne le flanc sud » de la maison d’eau. Bien entendu, dans la bouche d’un conservateur, l’adjectif ‘‘décoratif’’ n’est pas franchement un compliment. Mais moi, ça m’est égal. Jamais vu une étreinte si prolongée entre un être-maison et un être-nature. Chaque fois que je le croise, passant le pont ou me promenant du côté du lavoir, il me fait penser à ce que disait un philosophe attristé : « N’est vrai que ce qui est inadapté à ce monde. »

Vincent Rouillon

Photos de Vincent Rouillon

 

1er octobre 2008

6 responses

13 01 2011
erie

Mariette Bunle est gerante a l’etang La Jemayle dans La Double

3 08 2010
couty nicole

Bonjour
Je suis une petite cousine de mariette Bunle et je cherche à la joindre, si vous pouvez m’aider à la retrouver, cela serais tres bien
Grand merci par avance
Mme COUTY nicole

23 05 2009
suzanneholland

Christian Carcauzon doit connaître l’histoire de ce moulin. Son oncle y a vécu. Allez faire un tour sur le cornet à Bouquins, en lien sur le site. Il doit y avoir une adresse email pour le contacter.
http://lecornetabouquins.blog4ever.com/
Paul Mercusot

23 05 2009
Michèle Doursenaud

Bonjour,
Un article de sud-ouest du 22/05/09 relate l’histoire du moulin d’Annesse et Beaulieu où les grand-père et arrière grand-père de mon époux furent meuniers.
C’est drôle, les miens (arrière grand-père et arrière-arrière) furent meuniers à celui de Bourdeilles. Qui pourrait m’en parler ? Il s’agit de Augustin-Joseph et de Joseph Lamy. Je suis la petite-fille d’Augustine Jacob née Lamy, en 1915 et décédée l’an dernier, fille d’Augustin-Joseph. C’était ma grand-mère très chérie. Merci.

9 04 2009
Cazenave Jacques

Bonjour
En regardant le site sur le moulin, je me suis rappelé que, habitant à Périgueux de 1948 à 1958, mes parents connaissaient Marcel Bunle, fin bricoleur de grand talent
(il avait installé une teinturerie près du pont des Barrils, fabriqué une machine à faire des disques en chocolat, remis en état une usine d’embouteillage,…) et j’étais moi-même copain de sa fille (Marie-Antoinette appelée Mariette, si je me souviens bien). Tous les samedis soirs, nous allions manger avec la famille Jacoupy et la famille Bunle dans un restaurant rue de la Sagesse.
Mais mon propos est plutôt de vous demander ce qu’est devenue la famille Bunle.
Je vous serais très reconnaissant si vous aviez l’amabilité de me renseigner.
Cordialement.
Jacques Cazenave

20 11 2008
carcauzon

L’envie de célébrer un élément de choix du patrimoine Bourdeillais, tout en faisant la promotion de l’insipide « Val de Dronne » , petite brochure médiocrement illustrée commise par Line Becker et Vincent Marabout avec le concours financier de leur employeur, le Conseil général en l’occurrence, a inspiré à Vincent Rouillon un article poétique sur le moulin du bourg qui appartint longtemps à nos cousins Bunle. (1)

Le texte, très imagé, assimile le bâtiment à un « canard-maison (qui) a l’air incroyablement confortable, là, avec ses plumes de lierre. » Confortable assurément, à l’étage et agréable à habiter lors des étés caniculaires. En hiver, en revanche, son rez-de-chaussée est régulièrement envahi par les flots et la boue et ses murs ruissellent alors d’humidité. On imagine sans peine combien était jadis terrible le métier de meunier. Bien au « courant », si l’on se risque à cette formule pléonastique, l’actuel propriétaire n’y séjourne guère qu’aux approches du mois d’août.
Tombé, au terme d’une révolution sans profit pour le peuple, dans l’escarcelle de Jean Bertin, neveu de l’intendant Henri-Léonard Bertin. l’ édifice est placé aujourd’hui sous les auspices de l’entente retrouvée franco-allemande, puisqu’il a été acquis, il y a longtemps déjà, par un riche (et sympathique) amateur d’art contemporain d’Outre Rhin qui fut durant mon court séjour à Bourdeilles un client agréable de ma librairie ancienne..

(1) Le souvenir du charismatique Marcel Bunle, notre tonton au second degré survit dans bien des mémoires pas exclusivement périgourdines . C’était un homme de convictions qui les a assumées avec courage… beaucoup comprendront ! Les autres peuvent me demander d’éclairer leur lanterne !

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