Denise aux poules

Par une journée de mars où souffle un vent du nord, charriant des  nuages bleutés, j’accompagne Denise Boilard à son poulailler.  Le poulailler se trouve à la sortie du village, dans un val qui s’élance vers un plateau.  Denise  est née à Bourdeilles. Elle n’a pas grand-chose à raconter de sa vie, qui fut sereine, dit-elle. Elle vit dans la maison de ses parents, en face de l’église. Denise est pudique. Elle ne parle pas des années de dévouement,  passées à soigner son père,  sa mère, qu’elle a gardés avec elle jusqu’au bout du chemin. Et il fut long, le chemin… Les parents de Denise sont nés  aux Mothes,  sur les hauteurs de Bourdeilles, dans la maison devenue maintenant celle du serrurier Patrick  Dussoutour. Par la suite, la famille est venue s’installer au village, dans une bâtisse d’angle, flanquée d’une grange.

Denise y a coulé des jours paisibles, s’est mariée en mille neuf cent soixante-neuf avec un des frères Boilard, originaire de Saint-Jean de Cole. Il était venu travailler à Bourdeilles pour la famille Poumeyrol.  Cette famille bourgeoise employait beaucoup de monde à l’époque. Aujourd’hui il ne reste qu’une solive  de cette charpente familiale  : un vieil homme qui vit seul dans une pesante  bâtisse.  L’autre frère Boilard avait convolé avec Suzanne et vivait au village, dans une maison à l’angle de la rue du moulin. Il mourut très jeune, et la veuve éleva  ses quatre enfants. Elle paya son tribut au mauvais sort en faisant des ménages,  lavant le linge des Poumeyrol et autres familles nanties,  dans la rivière. Denise eut plus de chance.  Son mari est mort il y a peu de temps. Une de mes premières images de Bourdeilles fut celle de cette petite femme, conduisant un vieux  tracteur sans cabine, accompagnée de son mari. Il était  perché derrière elle,  sur  l’assise  de la roue. Il n’avait pas le permis de conduire.

Dans le poulailler, situé dans un creux de la vallée que dominent « Les Granges brûlées », il y a son potager, et quelques volailles dans un enclos. Denise a renoncé à faire de l’élevage de  poulets. Le passage  – providentiel –  des gens du voyage servait d’alibi  au pillage de ses cabanes. Deux années et soixante poules en moins,   Denise s’est reconvertie dans le lapin, dont les clapiers sont attenants à sa maison. Par cette après-midi froide, les arbres portent  encore leurs robes d’hiver. L’herbe pointe dans les prairies, et les pruniers perdent leurs fleurs.  La forêt n’est encore  qu’on moutonnement rougeâtre,  une chevelure terne qui recouvre des pans entiers de collines. Quelques frondaisons  verdissent  ça et là.

Une grosse ferme est perchée sur une butte.

Elle  domine le val, où s’écoule, sur la  butte opposée,   le potager de Denise. Le gloussement des dindons,  les cris des autres volailles, parviennent des bâtiments  voisins. Denise est fière de me montrer ses premières fleurs –  primevères, jacinthes, jonquilles –  qui grelottent  sous le vent. La Bourdeillaise  ne porte jamais de manteau. Elle serre son gilet bleu, du même bleu que les nuages lourds et bas,  autour de son buste :  sans réelle crainte du froid. Elle affronte  les frimas  avec la même patience que le passage des jours, des années. Elles sont, ces années, plus marquées par les tâches quotidiennes, qu’un événement précis.  Denise  a toujours  le sourire. Un vrai sourire : celui  qui vient d’une force intérieure. Elle n’est pas de celles qui juge et médit. Elle est de ces gens qui avancent, qui prennent la vie avec une sorte de fatalisme bon enfant.   S’il est des personnes comme d’un lieu,  Denise serait  terre sacrée, atteinte par la grâce sans le savoir, riche d’une sagesse que peu de nous possèdent.  Elle n’a pas besoin se remplir de mots inutiles. Sa simplicité, sa sérénité  donnent  un sens et de la valeur à tout ce qu’elle accomplit quotidiennement.


Paul Mercusot

2 responses

26 09 2012
dominique

Dommage qu’il y a quelques erreurs dans le texte, suzanne a eut 5 enfants et on ne parle pas de philippe le fils de denise et de René. Sinon je retrouve bien ma tata Denise a travers ce texte

29 12 2012
paulmercusot

Merci d’avoir apporté cette précision. Je vais rectifier.

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