Bourdeilles et ses commerces

Un des ébénistes du village  a cessé son activité, mais a gardé amoureusement sa grange, érigée vers les années mille neuf cent dix. Elle abrite encore machines à bois et matériaux. Le jour éclaire l’atelier par des vitres antédiluviennes, picotées de bulles de refroidissement. Des tranches de vies se dessinent dans les piles de bois accumulées, dans les vilebrequins remisés aux clous des poutres, qui dominent l’outillage moderne avec condescendance. Rien n’est figé dans cet univers intime où la vie s’est confinée dans l’encombrement des objets. Qu’on remue une planche et la poussière ressuscitera les ouvriers… Le vieux «  tube » Godin, à vitre émaillée, semble n’attendre que des mains tendues pour s’y réchauffer. Je les imagine s’avançant dans l’ombre :  calleuses et nouées, craquelées par le froid.

Le maître ébéniste s’est installé ici en mille neuf cent soixante-six. C’est dire que cela ne date pas d’hier.

Quand il est arrivé à Bourdeilles, la population faisait encore vivre quelques commerces.

Il y avait deux boucheries, deux boulangers, cinq épiceries, un cordonnier, un coiffeur, un garage route de Saint-Julien, et un cinéma dans la salle des fêtes, détruite par l’effondrement d’un des murs du château en mille neuf cent quatre-vingt trois. Nonette Doumen, une des filles du célèbre transporteur Albert Doumen, tenait un magasin d’antiquités sur la place du Calvaire.

Sur le pas de porte veillaient deux lions en fonte, récupérés à la place des quatre chemins de Périgueux. Deux restaurants offraient tablée : l’hostellerie le Donjon et le restaurant les Tilleuls. Il y avait la pompe à essence, et un médecin qui s’installa dans l’ancienne école de filles de la Grand Rue. La pompe à essence ne ferma qu’en mille neuf cent quatre-vingt-six. Alain Mazouaud, un jeune du village, en était chargé d’âme. L’unique poste à essence, celui de Gaston Desmoulin avait été priée de fermer : il empiétait sur le passage des véhicules. La nouvelle pompe et les cuves avaient été installés Faubourg Notre-Dame, à dix mètres de l’échoppe de Gaston. Le vendeur de carburant y tenait aussi commerce de cycles, articles de chasse et de pêche. La boutique est maintenant transformée en salon de coiffure. En ces débuts d’ère automobile, Gaston bradait encore quelques vélos, et tout le matériel pour réparer ceux qui étaient en circulation. Quand le tour de France monopolisait les ondes radio, quand les oreilles restaient suspendues aux postes à ampoules, Gaston trempait sa craie dans l’eau pour inscrire les résultats de l’étape sur les vitres de sa boutique.

Alain Mazouaud habitait chez ses parents, dans la maison attenante aux distributeurs. On devine encore leur emplacement sous une chape de ciment. Gaston Desmoulin est mort depuis des lustres. Sa femme lui a survécu : elle est la nouvelle centenaire de la maison de retraite.

Pendant ces glorieuses années, l’économie des villages en tirait profit. Il n’était question de bourse que pour celles qu’on sortait des poches. Quant au marché, il ne sous-entendait pas l’économie de marché, ni de marché de l’emploi, mais le marché paysan qui se tenait parfois place de la Grave…Madame Lapouge, l’arrière grand-mère de l’épicière Annick Verneuil,

sortait ses étals devant son pas de porte. Aujourd’hui Annick gère de la dernière épicerie du village, partage tabac et souvenirs avec le petit magasin de Marie-Claire Bouffier. Le trottoir n’est plus assez large pour y poser des claies. Le cheminement des passants oscille entre le pavage et le caniveau, au gré des étranglements.

Madame Lapouge n’était pas la seule à s’épandre sur les trottoirs : il y avait aussi les chaises et les bancs que peuplaient les soirs d’été. Les gens s’interpellaient d’une fenêtre à l’autre, accoudés aux balustrades, tout en essayant d’identifier les promeneurs sous leurs chapeaux de paille.

La dame Lapouge était dévouée à son commerce avec la naïveté des grandes âmes. Les gamins du village tiraient malice d’aller lui commander ce qu’elle n’avait pas : une mappemonde grandeur nature, de la peinture écossaise. Elle répondait invariablement : « Je n’en ai pas, mais j’en aurai demain ». Si la demande était raisonnable, le car de la C.F.D déposait l’objet commandé dès le lendemain : au café de la Halle où se trouvait le dépôt du transport.
Paul Mercusot
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