Albert Doumen

Parler de Bourdeilles sans aborder le parcours d’Albert Doumen serait faire offense au village. Albert Doumen avait commencé sa vie professionnelle les poches, vides, et aurait –  dixit Gilbert Hucher – ramassé un clou tombé à terre. Il portait un chapeau large, un petit foulard autour du cou. Il était le père de quatre enfants : Antoinette, Suzanne, Pierre et Jean. Pour eux il fit bâtir No-su-ja-pi, une grande maison bourgeoise qui est maintenant la propriété du foyer pour adultes handicapés de Bourdeilles. Elle est peinte du même jaune que ses camions. Les enfants Doumen vendirent ensuite cette maison au boulanger Mercur, lequel y vécut un certain temps. La maison devint la propriété de Monsieur et Madame Sheperd. Ces anglais étaient des premiers colons en Périgord, attirés en France par le prix de l’immobilier.

Les Sheperd étaient des anglais typiques. Ils avaient six enfants disséminés aux quatre coins de la planète. Ils réussissaient à communiquer pour l’essentiel en écorchant notre langue. Pour les marchés de Noël, ils préparaient du pudding recouvert de deux centimètres de crème de sucre. En temps que fonctionnaire assermenté, je me portais tous les ans garante de l’existence de Georges Sheperd. Je signais un formulaire, dans lequel j’attestais qu’il était encore en vie… C’était la condition pour que l’armée anglaise continue à lui verser sa retraite…

Nos colons s’étaient fondus dans le paysage sans en déranger l’ordonnancement. Leur maison était remplie de canaris et de perruches, qui menaient grand tapage quand on passait devant leur No-su-ja-pi. Je me demande ce qu’il advint des oiseaux quand ils partirent pour cinquante mètres carrés, dans un appartement de la banlieue de Londres. Les perruches et les serins ont peut-être émigré au sommet du Donjon ? 

L’entreprise de transports Albert Doumen, fondée dans les années trente, est née d’un camion aux pneus pleins, à plate-forme sans ridelles. L’engin transportait des pierres de la carrière de Paussac vers les chantiers de construction. Le pierres étaient posées sur le camion, tenues par des câbles et leur poids. Le véhicule roulait ainsi, pierres au vent, sur des routes non goudronnées où les nids de poule rivalisaient de profondeur. Le transport dégageait une poussière dense, et Albert prit l’habitude de conduire chapeau sur la tête, foulard devant la bouche. La forme des bords de ses chapeaux avait été adaptée par sa femme, qui les repassait et empesait de façon à ce qu’ils protègent ses yeux et son visage.

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Par la suite, le modèle fut copié par un chapelier de Périgueux, qui le reproduisit pour les besoins du grand homme. On ne peut pas parler d’Albert Doumen, sans parler de ses chapeaux. Il y avait les marrons pour la semaine, les noirs pour les cérémonies et le dimanche. Albert garda un oeil sur l’entreprise jusqu’à sa mort, en mille neuf cent soixante-huit. Elle générait le plus gros du trafic routier du village, « boostait» l’économie locale. Ne serais-ce que pour le chiffre d’affaire des auberges. Quand celle-ci déménagea, en mille neuf cent soixante-douze, la maison Doumen possédait une trentaine de semis remorques. Le siège fut transféré à Boulazac, le nouveau port d’attache. Albert Doumen avait installé dans le village son propre atelier mécanique. Ce garage fut, par la suite, mis à la disposition des Bourdeillais.

Il vivota quelques temps, puis ferma son rideau. Le mécano rallia le gros de la troupe, en zone industrielle. Le local est resté tel que depuis trente et quelques années, avec sa pompe à gasoil prête à faire le plein des camions. Quand on arrive de Périgueux, qu’on pénètre dans le village, on ne peut guère le rater. On dirait qu’il vient juste de fermer, que le personnel est allé boire un café au bistro du coin. Albert Doumen fréquentait le cinéma, coiffé de son chapeau brun. Il se posait au premier rang, mais se faisait rapidement évincer au fond de la salle : le couvre-chef bouchait la vue. Des malicieux murmurent que les bords vidaient les rangs parallèles à celui du patriarche.

L’entreprise Doumen est actuellement le plus gros transporteur de la Dordogne. Elle gère un parc de deux cent camions qui circulent dans toute l’Europe, et des succursales dans les grandes villes du Sud-Ouest.

Pierre Doumen vit au village, dans une grande bâtisse voisine de l’ancien garage : la maison familiale de ses parents. C’est une autre des figures du village, un homme du dehors, un sillon d’été qui traverse les rues en vélo, quand l’humeur est à la remise en forme, en pick-up américain, quand la forme est retrouvée…

Paul Mercusot

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3 responses

3 03 2011
Dalgier alain

C’est pas tout juste mais c’est très sympa

4 03 2011
paulmercusot

Bonjour. Bourdeilles raconté est anecdotique, pas encyclopédique. Nous accueillons tout ajout d’information avec bonheur.

3 06 2009
broutet sebastien

merci pour cette trace d histoire mythique de votre village j en sais plus sur le fondateur des transports doumen ou mon pere a travailler pendant des annees avant de nous quitter et je n oublierai jamais les tpts doumen et des heures que j ai passer dans ces camions jaunes merci

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