Le père d’Henri était mort des suites de la première guerre mondiale. Le décès de la mère suivit celui de l’époux. Henri Veyretout était de ces enfants qui descendaient à pied de la route de Saint-Julien de Bourdeilles pour se rendre à l’école de garçons de Bourdeilles, située en haut de la rue des écoles. Cette rue est parallèle à la rue Porte Burée, dite aussi route de Bussac. A l’instar des Bourdeillais, cette rue s’est octroyée des libertés avec son état-civil… Aujourd’hui, c’est Palmyre Roumiguié qui occupe l’école.
L’orphelinat des Memis avait été mis à disposition des oeuvres du père Colombier par des notables de Dordogne. C’était en 1911.
J’ai découvert cet endroit en ruines, envahi de ronces, au hasard d’une promenade. Depuis, les corps de bâtiment ont été rachetés et partiellement reconstruit par un gentilhomme Charentais.
En ce début de siècle, les sœurs qui s’y installèrent y vécurent quasiment en autarcie. Le bail emphytéotique, accordé à l’Ordre, incluait terrains et granges dans le village. Ils étaient situés en bord de rivière. Le contrat comportait aussi une maison du XVIeme siècle, accolée au pont à becs : la Maison du Pont.
Nanties de ces terres limoneuses à l’herbe épaisse et grasse, les sœurs y parquèrent huit vaches laitières. Ces prés sont maintenant mis à la disposition des camping-cars qui viennent s’aligner en rang le long des berges. Quand on les beaux jours reviennent, on les aperçoit, identiquement blancs et rectangulaires : comme des morceaux de sucre posés sur un tapis de billard… Les religieuses nourrissaient leurs pensionnaires des produits de leur culture, mais les enfants ne mangeaient ni viande ni produits laitiers.
Le lait des vaches servait à la fabrication de fromages, qui étaient vendus. Les orphelins s’en allaient à l’école en galoches et pèlerine. A midi, une nonne accrochait le repas sur un âne, cheminait des Memis vers Bourdeilles. Elle s’arrêtait à mi-chemin. Les pensionnaires la rejoignaient et mangeaient en plein air, hiver comme été. Le menu était le même du petit déjeuner au souper, et tous les jours de l’année : de la soupe de légumes et du pain. Quand il pleuvait, à verse, les soeurs descendaient le déjeuner jusqu’à à la Maison du Pont où les écoliers mangeaient au sec. On ne peut guère parler de mauvais traitements, car la vie était rude pour tout le monde. Mais il n’y avait pas un once d’amour, pas un élan d’affection de la part de ces femmes envers ces enfants frappés par l’adversité. 
Henri Veyretout n’a pas le souvenir d’avoir vu de viande dans son assiette depuis son arrivée à l’orphelinat à cinq ans, jusqu’à son départ de l’institution. En revanche il se souvient des châtaignes cuites sans êtres blanchies, qui craquaient sous la dent et les laissaient le ventre noué de spasmes. Les enfants soignaient les lapins de l’orphelinat, qui servaient uniquement à l’agrément des repas pour les servantes du Christ.
A la fin de l’année scolaire, les sœurs déchaussaient les enfants. Ils vaquaient nu-pieds le reste de l’été. Les souliers étaient remisés dans un placard : on ne les sortait que pour la messe. Les écoliers de l’orphelinat ne possédaient ni cahiers ni crayons. Il était donc impossible de faire ses devoirs. Heureusement Jules Ferry avait pourvu les écoles laïques d’encre et d’encriers, d’instituteurs qui dispensaient l’enseignement de façon égalitaire. Henri apprit à lire et à écrire comme les autres.
A cinq ans, en mille neuf cent vingt-cinq, il avait dû faire le deuil de ses parents, de sa petite soeur, placée dans un orphelinat de filles de Thiviers. A cinq ans, il avait oublié ce qu’était une caresse, un baiser, un mot gentil, une main passée dans les cheveux. Les trois soeurs sont mortes, sanctifiées par leur dévouement. Il est à souhaiter qu’au paradis, Dieu leur enseignera que le message de la Chrétienté parlait d’amour… En mille neuf cent quarante neuf l’orphelinat a fermé. 
Henri et Julienne, sa femme, ne se quittent jamais, comme si l’un respirait par l’autre. Ils ont vécu leur enfance à Bourdeilles sans jamais se croiser. Ils se sont rencontrés plus tard, quand Henri est revenu de son service militaire.
Julienne est petite, dorée comme un brugnon. Ils symbolisent l’idée que je me fais de la solidarité : éternelle, discrète. Elle aura germé de la différence, permis à un enfant, privé de famille, de laisser derrière lui une descendance. Cette descendance accède démocratiquement aux responsabilités communales. C’est une juste revanche sur une tragédie dont Henri Veyretout, âme du village, ne laisse rien paraître.
Paul Mercusot