Ce soir, la place du calvaire est illuminée par le restaurant du Donjon. Il ouvre chaque année à Pâques, et ferme fin octobre. Il est tenu par Etienne Thouvenin de Villaret. Les anecdotes d’Étienne sont des morceaux d’anthologie, des arpèges de lyrisme.
Étienne est revenu au pays, reprendre le restaurant en main. Cet endroit mythique était auparavant tenu par son frère Yvon, qui y servait des pizza surgelées. L’héritage culturel de leur mère, née de Ruffray les avaient menés des écoles Jésuites aux fourneaux. Ils avaient grandi avec les uns, salivé devant les autres. Les six frères Thouvenin de Villaret étaient arrivés au village en mille neuf cent soixante, lorsque leur père mourut.
Leur mère, afin de nourrir sept bouches, ouvrit un restaurant dans la maison familiale.
La sœur aînée veillait sur la troupe de garçons, pendant que sa mère s’activait aux cuisines. La dame n’avait pas de licence pour la vente d’alcool. Elle racheta celle du charron Mazouaud qui avait tenu auberge près de la mairie. Le Donjon n’avait guère de concurrence. Il n’y avait que deux endroits qui offraient tablée : celui de la dame de Villaret, et celui d’Albert Parisien. La guinguette d’Albert se trouvait faubourg Notre Dame, près de l’ancien hospice. Cet hospice est aujourd’hui une maison de retraite médicalisée. Monsieur Parisien, maçon le jour, restaurateur le soir, faisait aussi bal le dimanche. Un beau jour, il fut prié d’aller faire du bruit un peu plus loin. L’activité menait trop de tapage, troublait le sommeil des résidents de l’hospice…
Il racheta la maison de peintre Kohn pour y installer sa taverne, et la maison du cordonnier Dalgier pour y vivre. La maison Dalgier devint la maison Parisien-Dalgier. 
Etienne vit blottit dans la mémoire familiale. Il se souvient des bons mots de sa mère. Elle était réputée pour son côté pince-sans-rire. En soixante-deux, le village était en ébullition : les gendarmes battaient la campagne, à la recherche du « tueur de la pleine lune ». L’enquête mena képi et moustaches dans la salle à manger de l’hostellerie. La dame Thouvenin répondait aux questions de l’enquêteur, et prononça un mot que le digne représentant de la maréchaussée ne saisit pas. Le gendarme prit la remarque comme une moquerie et rétorqua :
« qu’après avoir interrogé la muette du village, celle-ci avait dit… »
La dame Thouvenin, sans perdre une once de sérieux rétorqua : « si la muette a dit, je ne peux rien ajouter… »
La transmission est bien vivante dans l’humour d’Étienne. La dame de Villaret, qui conduisait sa 403 en penchant le torse pour prendre les virages, a légué à son fils l’amour de la cuisine, et de tout ce que transcende l’art de vivre. Étienne offre une table savoureuse dans un cadre magnifique. Les cuivres jettent des éclats rougeoyants, les meubles ancestraux ajoutent une touche d’authenticité. Il aime son hôtel et son hôtel le lui rend. Il passe ses hivers à le restaurer pièce par pièce. Quand la saison touristique arrive, il bichonne sa cour intérieure, assemble amoureusement ses tables, se prépare aux longs services qui survivent aux rayons du soleil couchant.
Autrefois chevaux et calèches passaient sous les portes cochères qui mènent à la cour. Aujourd’hui ce sont des touristes, majoritairement anglais et américains qui caracolent vers cette petite merveille courtisane, abritant puits et galerie ouverte. Étienne fut un des garnements sévissant au village qui outre le fait de commander de la peinture écossaise à la dame Lapouge, avait surnommé le curé de l’époque « papillon ». Le curé papillon succédait, entre autres, au curé Cuginaud qui avait marié, baptisé, enterré nombre de Bourdeillais. Il mourut dans l’encens et les livres de messe, au presbytère qui jouxte l’église. L’infortuné nouveau ministre du culte se déplaçait en mobylette, au grand dam des enfants Thouvenin de Villaret. Ce curé ne quittait jamais sa soutane, même pour enfourcher son cheval à deux-temps.
Que faire de ces encombrants pans de robe ? Il les glissait dans son pantalon, et prenait le vent de ses ailes repliées dans la ceinture. Avec la vitesse, les ailes tronquées prenaient du volume, sans pour autant quitter le pantalon. Le curé partait sur les routes, les demi pans gonflés, battants les côtés de la mobylette. C’est ainsi que ce surnom lui échut, et reste dans la mémoire. Un autre souvenir d’Etienne est le rire de Raymond Dugneton, le mari de Marthe, la propriétaire du café de la Halle.
C’était un homme gigantesque, dont la voix était proportionnelle à la stature. Marthe fut aussi une des figures du village. Myope jusqu’à en devenir presque aveugle, elle n’en était pas moins coquette. Elle ouvrait son café aux mâtines, pimpante et maquillée. Elle avait racheté son établissement au père de Robert Mazeau, qui l’avait hérité de sa femme, la couturière du village. Marthe servait hiver comme été. Quand elle allait faire des courses, ou descendait à la poste, elle l’annonçait à la cantonade, laissant le soin aux clients de garder la maison. Les absences de la dame duraient toujours plus longtemps que prévu. Les tables se se vidaient rapidement. Les gamins du village en profitaient pour se servir et multiplier les parties de flipper gratuites.
Il y avait de grandes fêtes d’été au village.
Le charron Mazouaud s’y déguisait invariablement en Général des armées. Chaque année, il fabriquait un char sur lequel lequel il installait une machine à lancer les confettis. Elle était de son cru, bricolée de pièces récupérées : les moyens financiers pour le défilé étaient modestes.
Ce sont, avec les bals à la guinguette Parisien, où Étienne chaperonnait sa soeur aînée, les souvenirs qui nourrissent son retour au pays. Ceux qui, comme Étienne ont passé leur enfance dans un village, ne le voient pas avec les mêmes yeux que ceux qui y sont arrivés tardivement. Les rues sont peintes de souvenirs difficiles à partager. Je crois qu’il n’existe pas de mots assez forts pour décrire les images que l’enfance enferme éternellement dans une carte postale ensoleillée.
Paul Mercusot

Bonjour
Merci de rendre Bourdeilles tellement proche et vivant, et bravo pour cette peinture réjouissante. Félicitations à son auteur.
Je tombe sur cet article en faisant des recherches généalogiques sur la famille paternelle de mon mari dont la grand-mère était Louise-Marie DALGIER née le 13 avril 1868 à Bourdeilles, de François DALGIER, facteur à Bourdeilles et Brantôme, et Margueritte CHABAUD. François avait un frère Louis? cordonnier. Je ne suis pas remontée plus loin et je m’intéresse aux ascendants et aux cousins.
La maison DALGIER du cordonnier dont il est fait mention pourrait-elle être celle des descendants de Louis?
Je ne sais si vous pourrez me répondre mais je serais très heureuse d’avoir tout renseignement sur cette famille.
Sauriez-vous si la mairie a conservé les registres des naissances, mariages et décès du 19ème siècle?
Avec tous mes remerciements anticipés et ceux de mon mari ainsi que nos meilleures salutations
Marie-Madeleine TROISPLIS