André était né dans le quartier des Rues Neuves de Perigueux. Il avait passé son enfance, dans une famille de six enfants. Tout comme le Colonel Fournier, une autre figure de Bourdeilles, qui promenait gaillardement ses quatre-vingt six ans et sa canne dans le village, il n’y a pas si longtemps. Le colonel était peintre amateur, mais pas des moindres : un fin pinceau dont j’ai quelques aquarelles. Cette vocation tardive remplaça les campagnes de la légion étrangère, dont le Colonel était retraité… Le colonel et André s’étaient connus tout petits, avaient fréquenté les mêmes écoles, tiré au lance-pierre sur les mêmes oiseaux. Le frère du Colonel, Henri Fournier, était un personnage clef des rues neuves : le boulanger.
André n’avait pas grand-chose à raconter de Bourdeilles.
Il avait dû attendre vingt-sept ans avant de pouvoir habiter sa maison, de vivre sa retraite sur ce superbe plateau. L’été André mangeait avec Solange, sa femme, sous la treille vieille de vingt ans.
En revanche, il était intarissable sur les Rues Neuves. André avait rejoint le maquis à seize ans, et déclarait modestement s’être engagé dans la résistance pour trouver à manger. La disette avait frappé dans ce quartier de Périgueux. Pendant la période d’occupation la Gestapo passait les rues neuves au tamis.
André raconte ses souvenirs, rapporte les dialogues en occitan, rajeunissant à chaque mot. Les Rues Neuves n’étaient pas un quartier où vivait la lie de Périgueux. André est resté marqué par les souvenirs les plus spectaculaires, ceux qui attiraient les locataires des maisons au dehors. Comme tous les gamins il avait un regard indulgent sur les excès des adultes. Il ne synthétisait que l’aspect théâtral de l’évènement. Ces souvenirs ont pris une place importante dans sa mémoire, supplantant les jours tranquilles, où la vie coulait. Il se souvient de son père qui épluchait les châtaignes bouillies sur un torchon, pendant que la mère posait un plat de pommes de terre sur la table. C’était le lot commun des familles nombreuses : châtaignes et patates bouillies.
« Je ne sais pas si tu pourras publier cela, mais il faut que je te parle de Raymond le Rémouleur. »
C’est ainsi que Raymond le rémouleur, dont André m’a confié la photo, vient habiller ces pages d’un petit cliché des Rue Neuves, aussi étroites que la rue Porte-Burée. Et André raconte :
Raymond, le rémouleur de la Place des Anges, bossu, disait à sa mère quand il rentrait ivre à la maison, raccompagné par les enfants du quartier :
« Mère indigne, Tu n’as pas honte d’avoir mis un bossu au monde ? »
Et la mère répondait invariablement aux gamins, sans regarder son fils :
« C’est pas la peine de le rentrer par la porte, il ressortira par la fenêtre… »
Il y avait aussi Pintou, de la rue des Anges, et son voisin du haut, Maurice : des rudes qui s’enivraient régulièrement. Une soirée bien arrosée de plus dans le quartier des Rues Neuves et un volet dégondé dans la colère, accompagné d’une phrase insolite :
« Espèce de perroquet, passe ta tête que je te photographie »
Maurice lança le volet qu’évita son voisin, deux étages plus bas.
La rue du Basilic n’était pas en reste. En face de chez André vivait Édouard, le rempailleur, et Olga, sa femme. Lasse de supporter les excès de son mari, l’épouse était partie avec un autre homme. Edouard pleura dans la rue toute la nuit, répétant inlassablement en occitan :
« Reviens, petite Olga, je ne te ferai rien, je ne te battrai pas ! »
Ce à quoi, Henri Fournier, le boulanger qui travaillait au fournil, répondait en écho, du fond de la venelle, en prenant un timbre de voix aigu :
« Je suis sure que tu vas me battre : je ne reviendrai pas… »
J’avais promis à cet homme de recueillir ses souvenirs des Rues Neuves. Je l’ai quitté sur la pointe de pieds, le laissant plongé dans ses photos. Deux semaines plus tard, André mourrait subitement, dans sa maison qui domine les Granges Brûlées et dont la vue porte jusqu’à Valeuil.
Paul Mercusot

